Jonathan Holslag On world order and disorder

Un monde multipolaire et instable

BÉATRICE DELVAUX – Pour Jonathan Holslag, «nous sommes dans un modèle économique où les gens ont de plus en plus de mal à vivre une existence épanouissante, avec un travail émancipateur, combinable avec une vie de famille». Jonathan   Holslag est   pessimiste face à un monde dangereux, une Europe faible  et la Belgique, « ce bateau  qui coule ».   L’affaiblissement de l’Occident, une croissance qui flatte moins le pouvoir d’achat et l’emploi, une crise de l’humanité : Jonathan Holslag dessine l’horizon de l’insécurité qui s’est emparée du monde.

De grandes menaces pèsent sur le monde en 2017? Quatre tendances très déstabilisantes sont à l’œuvre. Primo, le déplacement de l’équilibre des pouvoirs, militaire et économique, de l’ouest vers l’est, pose de grosses difficultés aux États-Unis et en Europe, et explique pour une partie l’arrivée de Trump et la montée des partis populistes. Beaucoup de gens en Europe occidentale vivent moins bien économiquement et cela inquiète, certainement si on doit entrer en concurrence avec de nouveaux venus, des migrants. Cet affaiblissement de l’Occident a des conséquences militaires. Pour la première fois, depuis des siècles, les pays autour de l’Europe consacrent plus d’argent à leur défense que nous. Secundo, le changement de la nature de la croissance économique. Le monde a crû vite ces derniers 15 ans mais, cette croissance s’accompagne moins de pouvoir d’achat et d’emplois. Tertio, les gens doivent se battre de plus en plus durement pour des matières premières rares. Quarto, on assiste à une crise de l’humanité. Nous sommes dans un modèle économique où les gens ont de plus en plus de mal à vivre une existence qui est épanouissante, avec un travail émancipateur, combinable avec une vie de famille.

Quel est l’effet de cette insécurité? Le retour des pouvoirs politiques forts. Si la nature de la croissance change, les pays sous pression défendent leurs intérêts économiques. La Chine fait cela de façon agressive en soutenant ses exportations et Trump va mener une politique commerciale identique. Je ne le vois pas comme un idiot qui va faire du mal à son pays, au contraire même s’il arrive à ne pas insulter les minorités en interne et les partenaires politiques en externe. Il va développer une politique économique plus protectionniste et un nationalisme offensif. Si elle ne se bouge pas, l’Europe, coincée entre les États-Unis et la Chine, va devenir encore plus faible.

En 2017, on entre dans le monde de Trump, de Poutine, des populo-fascistes ou des terroristes? Nous entrons surtout dans un monde fragmenté. On a pensé que nous étions arrivés à « The end of History » : tout le monde allait accepter nos valeurs et nous allions vivre dans un monde plat, sans frontières. Mais le monde redevient « normal », géré par le nationalisme, des tensions économiques et des rivalités militaires. Soit ce que nous avons connu durant 300 ans, les derniers 25 ans étant exceptionnels dans l’histoire du monde. Le problème est qu’en Europe, une génération a vu la paix grandir et ne sait plus ce que cela veut dire se battre pour ses intérêts, certainement pas au Berlaymont. Depuis 25 ans, pour notre sécurité, nous avons vécu sous le parapluie des Américains, qui veulent désormais mettre plus de moyens sur le Pacifique. Les institutions multilatérales ne fonctionnent plus. Et nous allons vers un combat sans pitié pour s’approprier le bien-être économique.

Qui dominera cet ordre multi polaire? Il n’y a plus une seule grande puissance assez forte pour dominer le jeu et garantir l’équilibre. Ce qui rend les choses encore plus instables. La vulnérabilité de ces joueurs va mener à plus de nationalisme et de patriotisme, et à une combinaison d’anarchie entre les pays et à l’intérieur des pays.

L’anarchie entre les États signifie que chaque pays se méfie de l’autre et se centre sur ses propres intérêts, économiques et militaires, qui seront soutenus de toutes les manières possibles : diplomatie économique, propagande, guerres hybrides, armement. L’anarchie à l’intérieur de l’État viendra de forces centrifuges qu’on voit se développer : de plus en plus de villes ou de provinces, de groupes religieux, extrémistes voulant renforcer leur pouvoir. Nous sommes arrivés à un point particulièrement dangereux. Les murs qui protégeaient le monde d’après la guerre froide sont en train de s’effondrer. Le progrès technologique, de plus en plus rapide, conduit de plus en plus à des inégalités. L’inter dépendance commerciale n’est plus un frein contre le nationalisme car les gens sont contre la globalisation. Enfin, les gens pensent que la démocratie est un bon système, mais insuffisant pour défendre leur bien-être, garantir leur sécurité et un sentiment d’identité. Ils aspirent à des leaders forts et à de l’autoritarisme.

Trump n’est que le signal de cela? Son élection est clé car elle normalise le retour du nationalisme et du populisme et leur donne une chance de gagner. Même si en Europe, la force du nationalisme de droite est surtout due à la faiblesse des partis du centre, incapables de venir avec des solutions. C’est pourquoi je pense que le nationalisme en Europe ne va pas faire de grandes percées, mais les leaders comme Wilders aux Pays-Bas ou Marine Le Pen en France qui ne seront vraisemblablement ni Premier ministre ni Présidente, vont déterminer l’agenda. Le grand problème, c’est qu’on a à la fois un affaiblissement européen et un « prétendu nationalisme » avec des leaders qui font comme s’ils défendaient les intérêts nationaux mais qui dans les faits, vendent les intérêts nationaux aux Russes ou aux Chinois, etc. C’est important de briser l’illusion d’un nationalisme fort. Regardez la Flandre.

La Flandre? On a le plus grand parti nationaliste d’Europe, mais que fait-il ? Il vend l’économie flamande à qui est prêt à payer, les Chinois ou les Saoudis. Il fragmente la société pas seulement entre migrants et autochtones mais aussi entre provinces et villes. C’est doublement dangereux : la N-VA peut se profiler contre plus de Belgique et une Europe forte mais sans rien faire en Flandre ! Nous avons détruit les intérêts économiques belges et l’élite francophone, mais les régions n’apportent rien à la place. Et la Belgique s’enfonce. La Flandre est trop autosatisfaite en se jugeant plus forte que la Wallonie, alors qu’en même temps, elle perd du terrain sur les Pays-Bas et l’Allemagne.

Du nombrilisme aveugle? Au niveau du gouvernement flamand, ils mènent des réflexions stratégiques du niveau de la maternelle. Nous n’avons plus cette culture stratégique, nous n’avons pas le mercantilisme des Néerlandais ou des Allemands. Et on risque que la Belgique et la Flandre deviennent le paillasson de l’Europe. Dans tous les secteurs stratégiques, on est dépendant des investissements étrangers. Nous continuons à faire comme si, même avec ce gouvernement fédéral, alors que notre politique économique est dans le coma et n’intègre pas les changements fondamentaux. Le temps est venu d’un grand revirement et de réfléchir à un plan « post Europa », nos voisins le font, même la France.

La Belgique, pays en échec? Nous sommes un « failed state ». Notre État ne gère pas de manière efficiente. Avec plus de moyens publics affectés pour la sécurité, l’énergie, la mobilité, les services publics, nous faisons moins bien que nos voisins. Qui parle au nom de ce pays ? Dans un monde très incertain, dans une Europe très insécurisée, la Belgique est un bateau qui coule.

Quels pays en Europe sont des acteurs? L’Allemagne? Nous sommes une bande de nains au milieu de géants. Mais si l’Europe se démantèle, ce sont paradoxalement les deux pays forts aujourd’hui, Allemagne et Pays-Bas, qui en souffriront le plus. La France pourrait s’en sortir le mieux économiquement et stratégiquement, grâce à sa démographie, la force de son marché intérieur, son mix industrie/services et sa forte identité. Mais l’affaiblissement de l’Europe, économiquement et via le clash de civilisation qui est en cours, est réellement préoccupant. Attendez l’incendie d’une mosquée sur sol européen… Le plus grand danger pour la paix est la conviction trop facile qu’elle va durer. C’est l’illusion qui vit en Europe.

Qui peut mettre de l’ordre? L’histoire nous apprend hélas que les gens qui mettent en garde, ne sont pas écoutés. Il y a donc beaucoup de raisons d’être pessimiste. La politique n’est pas la cause de tout mais il y a un manque de légitimité de nos élites qui ont en grande partie échoué. À Davos et dans ces autres endroits, pendant 20 ans, on a fait la fête à la globalisation, mais nous avons oublié qu’une partie de la population restait derrière. Il faudrait plus de populisme progressiste, qui expliquerait concrètement comment une société plus progressiste peut être créée, que si on mène une politique commerciale plus agressive, on va pouvoir travailler et vivre au même endroit et que nos enfants ne seront pas nécessairement plus pauvres.

La Commission européenne pourrait faire cela? Mais elle essaye, elle a fait plusieurs propositions de politique commerciale plus agressive mais ce sont les États membres qui l’en empêchent. Vous avez des chefs de parti ou de gouvernement qui jouent aux nationalistes en Europe mais font dans leur pantalon devant Pékin et Washington. Comme père de deux petites filles, je vois le monde autour de nous qui s’effondre et je ne vois pas comment on va se protéger. Très souvent lorsque je reviens de Washington ou de Chine, après plusieurs jours de discussion avec des gens de services de renseignement, défense etc., je n’arrive pas à dormir. Je suis un optimiste, je me sens très privilégié, l’Europe est le plus beau continent au monde et l’idée que cela disparaisse me paraît horrifiante.

Parlons de l’islam… La religion n’est pas l’explication de ce que nous vivons. Je vois l’islam comme une menace car cela se produit dans une explosion de la pauvreté et de la démographie. Mais en Occident, nos églises ont laissé tomber et nous manquons de valeurs qui nous lient. Nous sommes dans une crise d’identité. Alors quand nous voyons des minarets, des gens qui ont des principes différents des nôtres mais qui les lient, cela nous insécurise. Mais c’est plus par la faiblesse de nos valeurs occidentales que par la force de l’islam. Je dis souvent aux gens du Vlaams Belang et de la N-VA : comment pouvez-vous demander aux migrants de signer une déclaration de valeurs que les citoyens belges ne signent pas ?

Si j’étais De Wever, j’essayerais d’activer mes citoyens et de les responsabiliser. Mais les populistes en Europe essayent d’expliquer la situation comateuse de nos sociétés par ce qui nous est extérieur, comme l’islam. Or le vrai leadership est de ne pas donner d’alibi aux gens pour qu’ils restent à leur place. Tout le monde regarde De Wever comme un leader fort mais qu’a-t-il réalisé ? Des combats d’apparence, contre quelques milliers de demandeurs d’asile, alors qu’il permet que la société et la culture flamandes continuent à s’affaiblir. On dirait qu’idéologiquement, Bart De Wever ne croit pas à la faisabilité de la construction de la vie en société, mais alors il faut travailler dans une banque d’affaires ! L’histoire sera sans pitié pour les gens comme lui, vus comme des leaders faibles.